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Papier contre ebook : le défi de donner un corps et une âme au livre numérique

C’est le principal reproche qu’on lui fait : le livre numérique, fichier impalpable, objet dématérialisé, un paquet d’octets accusé d’être froid, vide d’affect et dénué d’humanité. L’accusation n’est pas dénuée de fondement. Un livre numérique ne conserve pas l’empreinte de son propriétaire : il est un fichier copiable à l’infini et à l’identique. Impalpable, ses pages ne jaunissent pas, et son évolution en tant qu’objet n’accompagne pas la nôtre. Nous en concevons un certain inconfort.

Car finalement c’est ce qui ne vieillit pas – ou pas à la même vitesse – qui, en tant que créatures mortelles, nous effraie. Si le paysage minéral d’un canyon désolé ou d’une planète lointaine nous met mal à l’aise, c’est parce qu’il nous survivra, inchangé, tandis que nous serons oubliés depuis des millénaires. Ce qui est humain, c’est ce qui vieillit, ce qui prend la patine du temps, mais aussi des doigts qui s’y posent. À l’instar des fantômes, ce que l’on ne peut toucher ou éprouver qu’au travers d’un medium n’est pas tout à fait de ce monde.

Les Japonais ont un concept pour définir le sentiment de réconfort mélancolique que l’on éprouve face aux choses qui vieillissent, qui par leur unicité sont par définition imparfaites, car fabriquées de main d’homme : le wabi-sabi. Dès lors on décèle la beauté dans la fêlure, la déchirure, la pliure, la réparation même – en somme l’imperfection. On apprécie l’objet pour son usage, mais aussi pour sa matière, sa nature palpable et transitionnelle, pour ce qu’il est plutôt que pour ce qu’il véhicule. À bien y réfléchir, beaucoup de ce qui fait notre humanité réside dans ce principe même de wabi-sabi.

Et force est de constater que le livre numérique s’en démarque complètement… pour le moment.

Conscients de ce besoin d’humaniser l’immatériel, certains éditeurs de contenus se sont collés au défi. On peut par exemple noter l’apparition sur certains comptoirs de librairie de cartes-ebooks, la plupart du temps de format carte postale, qui permettent à la personne qui l’a acquise de télécharger, une ou plusieurs fois, un livre numérique sans passer par la case « achat dématérialisé » – citons le cas des entreprises eBookDirect et e-Fractions. Cette initiative permet non seulement de faire vivre les commerces physiquement implantés, en réintégrant l’acte d’achat numérique dans la chaîne du livre traditionnelle, mais aussi de rendre palpable cet achat, et d’en conserver une trace matérielle. Ces supports peuvent également servir de cadeau, voire être dédicacés par l’auteur.

À ces cartes peuvent également se substituer des objets plus nobles – on peut évoquer ici l’exemple de Qleek, qui produit de petites alvéoles de bois magnifiquement ouvragées renfermant une puce NFC : d’un simple contact du smartphone, le contenu acheté se télécharge sur l’appareil de l’utilisateur. Ces objets ont l’avantage d’être beaux. De plus, grâce à leur verso magnétisé, ils peuvent par exemple se placer sur un frigo – et pourquoi pas en profiter pour se constituer une bibliothèque culinaire numérique et originale ?

La musique a eu son « revival » du disque vinyle. Les amateurs de cinéma vintage se tourne à nouveau vers la VHS, certes davantage pour son côté Madeleine de Proust que pour la qualité visuelle et sonore. Mais en matière de « matérialisation » du livre numérique, tout reste à inventer – et les initiatives les plus originales sont sans doute encore devant nous, car elles répondront à un véritable besoin d’humanisation de la sphère numérique.

Pour autant, le combat idéologique « analogique vs numérique » n’est pas prêt de s’en trouver résolu. Car d’aucuns diront – à raison : « pourquoi s’évertuer à trouver un substitut matériel (une carte ebook par exemple) à un objet matériel lui aussi, et d’égale destination (le livre imprimé) ? »

Et c’est là que les questions vraiment intéressantes commencent à affleurer à la surface. Car ce qu’elles disent en réalité, c’est que nous avons échoué à proposer une véritable expérience numérique de lecture qui soit pertinente et mémorable – au point qu’on en vienne à ne même pas en proposer un substitut, et qu’elle se suffise à elle-même, sans générer de frustration liée à l’absence de support. Ces expériences existent, mais elles sont peu nombreuses. Je pense par exemple à Device6 ou à Phallaina, deux « vrais » livres numériques au sens le plus noble du terme, car tirant parti des possibilités du medium pour faire une vraie proposition de nouveauté (et quelle nouveauté !).

Pour résoudre le paradoxe du matériel donc, il faudra proposer des expériences de lecture numérique qui ne seront pas un pis-aller, et donneront au numérique ses lettres de noblesse, plutôt que de leur chercher des substituts à tout prix. Après tout, nous ne sommes pas très nombreux aujourd’hui à aller acheter le DVD d’une série que nous avons adorée sur Netflix, n’est-ce pas ? Pourtant, je ne crois pas que nous en concevions une immense frustration.


Photo d’illustration par Annie Spratt, via Unsplash

Julien Simon

En tant qu'éditeur, je me passionne pour les mutations du livre et de la fiction à l'heure d'internet et de l'intelligence artificielle. Conscient de l'impact des nouvelles technologies sur un objet qui n'avait pas connu d'évolution notable depuis Gutenberg, je travaille dans le domaine des publications numériques et du design éditorial depuis presque dix ans, avec des éditeurs mais aussi pour mes propres projets. EpubNerd est un espace de réflexion et de prospective.

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