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Avec Scribd, voit-on enfin venir le “Netflix du livre” ? (c’est très probable)

Depuis 2007, Scribd est une plateforme américaine de consultation de documents en ligne : chacun pouvait y déposer des fichiers pdf pour les partager avec d’autres utilisateurs. Mais depuis quelques années, Scribd s’oriente vers un autre modèle économique, celui du livre numérique et de l’audiobook. Une fois qu’il a souscrit à un forfait « illimité », l’utilisateur inscrit peut lire en ligne et/ou télécharger des milliers d’ebooks, écouter des livres audio, tout ça pour 8,99$/mois. Ça vous rappelle quelque chose ?

Oui, forcément, ça fait un peu penser à Spotify, Netflix, et avec eux à tous les acteurs de l’illimité en streaming : on paye sans obtenir la propriété de ce que l’on écoute, lit ou visionne, mais ce n’est pas très cher et on bénéficie à la fois d’un choix pléthorique et d’une interface agréable (c’est donnant-donnant). Le modèle séduit beaucoup les « consommateurs de culture ». Jusqu’ici, le livre avait plutôt été épargné, mais cette époque est révolue : Scribd a annoncé avoir atteint le million d’utilisateurs payants. À côté des 140 millions d’abonnés à Netflix (dont 4 millions en France), cela peut sembler ne pas peser grand-chose. Mais soyons très clairs : c’est un chiffre inédit pour un tel service lié à l’écosystème du livre.

Alors, qu’est-ce qui fait le succès de Scribd, là où des services françaises comme Youscribe et Youboox semblent peiner à atteindre une masse critique d’utilisateurs ? Eh bien, j’ai testé. J’ai ouvert un compte sur Scribd, et j’ai été comparer. Et la première raison saute immédiatement aux yeux : ce n’est pas tant un problème d’interface, de navigation, de lisibilité, de communication même, qu’un simple problème de… catalogue.

En effet, Scribd fait très fort : depuis son premier partenariat historique avec HarperCollins en 2013, la plateforme a su attirer de grands noms comme Scholastic, Macmillan, Houghton Mifflin Harcourt, Bloomsbury ou encore Penguin Random House. Bien sûr, on n’y retrouve pas l’intégralité du catalogue de ces puissants éditeurs historiques – seulement une partie, mais une partie forcément choisie avec goût et attention : quitte à tester, autant ne pas se tirer une balle dans le pied. On y retrouve donc de grands bestsellers et de nombreux audiolivres, et il faut avouer que si vous comprenez et lisez l’anglais, le choix fait saliver. C’est bien simple, on ne sait plus où donner de la tête.

En comparaison, le catalogue des homologues français de Scribd fait pâle figure. Mais on ne saurait pas vraiment les en tenir pour responsables : là où les éditeurs américains ont décidé de jouer le jeu de Scribd – au moins d’essayer, et d’essayer sérieusement, avec de vrais bons titres pour donner sa chance au service –, les éditeurs français semblent être aux abonnés absents. C’est bien simple, on ne trouve aucun succès de librairie sur Youscribe ou sur Youboox. On y trouve en revanche beaucoup de micro-éditeurs, qui eux ont tout à gagner à profiter du vide laissé par les éditeurs historiques. Mais la comparaison fait mal, notamment quand c’est le lecteur potentiel qui la fait. Et pour le même tarif, il faut bien dire qu’il n’y a pas photo.

Et c’est une très mauvaise nouvelle pour ces acteurs français que sont Youscribe et Youboox. Car c’est le serpent qui se mord la queue : plus Scribd va engranger d’abonnés, plus il y aura de l’argent à distribuer aux éditeurs, plus ceux-ci vont mettre de titres sur la plateforme… et donc plus la plateforme deviendra attractive. En choisissant délibérément de ne pas mettre leurs titres (ou même seulement une sélection) sur les plateformes de streaming françaises, les éditeurs fabriquent malheureusement eux-mêmes le futur mastodonte du livre numérique en illimité… Et celui-ci sera américain. Et si un jour le modèle économique du livre penche vraiment du côté de l’illimité, alors Scribd tendra les bras à l’édition française, qui s’y jettera sans doute, attirée par la perspective de dizaines de millions d’abonnés déjà captifs de l’écosystème.

Scribd, de son côté, est déjà dans les starting blocks : toute son interface, remarquable de fluidité et de lisibilité, est traduite en français.

Les gros malins…

Pour l’avoir testée, l’expérience de lecture est tout à fait agréable. Elle l’est d’ailleurs davantage sur l’application smartphone que sur le navigateur web, car l’application propose notamment des réglages typographiques très complets qui accompagnent à merveille une lecture dématérialisée (manque encore un mode scroll fluide, sans pagination, mais cela viendra sans doute). J’aime notamment beaucoup le petit signet en forme de page cornée dans le coin supérieur droit, très élégant.

ci-dessus via le navigateur, ci-dessous via l’application mobile (cliquez pour ouvrir la galerie)

Un appel amical aux éditeurs donc, avant qu’il ne soit trop tard : il serait peut-être judicieux de reconsidérer dès maintenant le choix de ne pas apparaître sur les plateformes de streaming françaises. Certes, pour l’avoir testé, le modèle n’est sans doute pas encore assez rémunérateur. Mais il ne le sera pas tant que Youscribe et Youboox présenteront un catalogue si pauvre – encore ce fichu serpent qui se mord la queue. À force de vouloir sauver le papier simplement en mettant des bâtons dans les roues du numérique, nous prenons le risque de ne plus avoir le choix dans 3 ou 5 ans.

Histoire d’éviter de voir débarquer un colonisateur numérique américain de plus sur notre territoire culturel, il serait donc à mon sens plus que souhaitable d’enrichir nos services made in France de quelques bestsellers – quitte à choisir des titres depuis longtemps amortis, mais toujours générateurs de ventes. Youboox tente bien de sauver les meubles en signant des partenariats avec Free et SFR… mais un catalogue pauvre restera toujours un catalogue pauvre, de quelque manière qu’on le présente (ou même qu’on l’offre).

Allez, un petit effort : il nous est donné une chance unique de ne pas être contraints de passer par une plateforme américaine pour distribuer notre contenu culturel auprès de nos propres clients nationaux. Et ce n’est pas tous les jours que ça arrive.


Julien Simon

En tant qu'éditeur, je me passionne pour les mutations du livre et de la fiction à l'heure d'internet et de l'intelligence artificielle. Conscient de l'impact des nouvelles technologies sur un objet qui n'avait pas connu d'évolution notable depuis Gutenberg, je travaille dans le domaine des publications numériques et du design éditorial depuis presque dix ans, avec des éditeurs mais aussi pour mes propres projets. EpubNerd est un espace de réflexion et de prospective.

2 commentaires

  1. Entièrement d’accord! J’ajouterais même que la francophonie internationale devrait emboîter le pas. Au Québec, alors que l’on craignait aussi la cannibalisation du marché papier avec la venue du numérique, avec un peu d’aide d’acteurs et influenceurs importants, les éditeurs n’ont pris qu’une année pour «convertir» leurs fonds vers le numériques. Par contre le modèle calqué du papier, fait défaut ici aussi. Nous craignons les envahisseurs américains mais n’écoutons pas les utilisateurs qui eux apprécient clairement la.pecture en ligne. Je ne connais personne qui croit encore pouvoir posséder des achats dématérialiss en passant par des détaillants tels Apple ou Google. Si on change de compagnie, tous nos achats ne seront plus consultables, j’appelle ça être pris au piège. On se tournent donc vers le prêt. Mais là encore, l’utilisateur ne comprend pas avec raison pourquoi il doit attendre 2/3 semaines avant de pouvoir emprunter un livre numérique. Il nous reste donc la lecture en ligne spontanée. Peut-être moins de redevance qu’avec les téléchargements, mais mieux vaut pas beaucoup, que pas du tout! Avec Éditions Panda, les albums génèrent des profits que sur les plateformes de lecture en ligne. Et c’est stable! Donc plutôt que de miser sur la pièce acheté une fois à fort prix, misons sur les «morceaux» de pièce qui rapportent au final, pas mal plus !

  2. Tu m’as convaincue. Je me rends compte que je n’ai jamais testé l’abonnement pour mes titres en vente, principalement par inertie (difficile aussi pour les livres édités à compte d’éditeur d’évaluer ce qu’on doit aux auteurs). Je vais m’y mettre de ce pas…

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