3

Le smartphone est (et sera encore plus demain) le meilleur ami du livre.

Les ventes de livres chutent, et les explications se multiplient : année présidentielle en 2017, gilets jaunes en 2018, on trouvera sans doute autre chose en 2019. Cette baisse n’est pas imputable au livre numérique, qui ne fait que très peu d’ombre au livre papier et aux librairies – d’ailleurs, ceux qui lisent en numérique sont souvent de gros lecteurs de papier.

Dans ce contexte de grogne sociale, d’aucuns invoquent des prix prohibitifs : les livres sont trop chers, et au regard du coût général de la vie, on préfère acheter d’autres choses. Pourtant, comparativement, ces prix ne sont pas plus élevés qu’il y a dix ou vingt ans. Mais il est vrai que le livre de poche semble peu ou prou épargné par la baisse.

D’autres évoquent un désintérêt progressif pour le média. Il est vrai que le livre est désormais en concurrence avec d’autres médias dévorateurs de temps et d’attention, à commencer par les séries, les jeux vidéo, les films, mais aussi les réseaux sociaux. Ces mediums véhiculent un plaisir immédiat et peu exigeant en terme d’effort et de concentration. Dans une économie de la dopamine (l’hormone de la récompense, que les addicts aux notifications connaissent bien), priorité va aux plus grands distributeurs – ceux qui pour le moins de temps passé apporte le plus de gratification et de plaisir.

En vérité, il est toujours d’expliquer par des raisons simples des problèmes compliqués. Le livre jeunesse se porte bien, la bande dessinée également (malgré des rémunérations en berne pour les auteurs et autrices concernées, ce qui est un autre problème). Cette baisse sélective indique bien que ce n’est pas le livre en général qui est en difficulté, mais un certain livre.

Une chose est certaine : les lecteurs sont là, mais leur attention est volatile. Elle se reporte parfois sur le livre audio et les podcasts, qui connaissent une envolée spectaculaire. D’une manière générale, les gens trouvent qu’ils « n’ont pas le temps de lire ». Je l’ai encore entendu pas plus tard que ce week-end. Ce qui, quand on a fait du livre son métier, est très difficile à entendre : le temps du livre est celui que l’on décide d’attribuer au livre. Mais ce n’est plus évident pour tout le monde. À vrai dire, ça ne l’est plus pour grand-monde.

Nous avons à mon sens deux choix : nous concentrer sur le papier et nous résoudre à voir le chiffre d’affaire baisser d’année en année, ou retrousser nos manches et aller nous battre sur le terrain où nos lecteurs et lectrices se sont transportées.

La lecture numérique reste aujourd’hui cantonnée à la place où on a bien voulu la caser – c’est à dire une roue de secours, un pis-aller, un espace de jeu pour geeks. Vous n’entendrez aucun éditeur faire la promotion de son catalogue numérique, pas plus que vous ne les verrez faire un effort sur les prix des fichiers (vraiment prohibitifs, pour le coup). On maintient le livre numérique en état de stase. Et cela fonctionnait… jusqu’à présent.

Nous avons à mon sens fait une grande erreur : nous avons cru que le livre et les loisirs numériques n’entreraient en concurrence dans dans une certaine limite. Or, je crois que l’on commence à constater les limites de ce raisonnement : nous avons tous et toutes un smartphone dans la poche. La place de cet appareil dans nos vies est devenue considérable, jusqu’à « s’incarner » en une véritable extension corporelle. On peut le regretter si on veut, mais les faits sont là : il suffit de regarder autour de soi dans les transports en commun.

C’est là que se joue l’avenir du livre numérique, et probablement l’avenir de l’industrie du livre tout court. Cela ne veut pas dire qu’on ne lira plus en papier – on lira toujours en papier car le livre papier est une invention parfaite, dans le sens où on n’est plus en mesure de l’améliorer, elle a déjà atteint sa forme idéale. Mais si l’on veut éviter le gros des dégâts, et éviter une désaffection massive, c’est maintenant qu’il faut s’y mettre. Et c’est sur le smartphone – pas sur les liseuses, ni sur les tablettes – qu’il faut impérativement concentrer nos efforts. Car le smartphone a l’immense avantage d’être là, tout le temps, au creux de nos mains.

Et que l’on se rassure : pour moi, cela n’entre pas en contradiction avec le plaisir de lire. Je suis un passionné de livres, et notamment de livre papier. Et je n’aurais sans doute pas prononcé cette phrase il y a cinq ans : le smartphone est aujourd’hui le meilleur appareil pour lire un livre en numérique (en fait, j’aurais sûrement dit le contraire). Avec les nouveaux écrans, extrêmement bien définis et plus larges qu’auparavant, il répond à toutes les exigences graphiques et visuelles qu’un lecteur exigeant est en droit d’attendre. Mais surtout, il a l’immense avantage d’être toujours avec nous. Il ne s’agit même plus de conquérir de nouveaux lecteurs (dans un premier temps). Mais d’éviter d’en perdre davantage. Pour cela, nous devons aller sur le terrain de nos concurrents en terme d’attention, et pas seulement d’y faire de la figuration : nous devons nous y porter de façon agressive, aussi bien éditorialement que commercialement.

En réalité, la pérennité du livre à une échelle industrielle se joue désormais sur la question : « quelle app vais-je ouvrir ce matin ? » C’est aussi bête que cela. Et dès aujourd’hui, c’est là qu’à mon sens nous devons concentrer tous nos efforts.

Julien Simon

En tant qu'éditeur, je me passionne pour les mutations du livre et de la fiction à l'heure d'internet et de l'intelligence artificielle. Conscient de l'impact des nouvelles technologies sur un objet qui n'avait pas connu d'évolution notable depuis Gutenberg, je travaille dans le domaine des publications numériques et du design éditorial depuis presque dix ans, avec des éditeurs mais aussi pour mes propres projets. EpubNerd est un espace de réflexion et de prospective.

3 commentaires

  1. Tout à fait d’accord, le smartphone est le vecteur porteur de la lecture numérique. Bien que j’apprécie la liseuse (et je suis aux anges quand je peux synchroniser ma lecture avec le smartphone).
    Il reste des progrès à faire du côté des app (journal des lectures, répertoire des citations, teinte et couleur de fond d’écran, dictionnaire et journal des mots cherchés, surlignage sur plusieurs pages, etc. – certaines de ces fonctions existent, pas nécessairement sur les mêmes app) et des éditeurs (ne pas imposer sa typo, ses marges, etc.).
    Je crois également beaucoup au streaming… Contre un abonnement, accéder à une vaste librairie… J’en fais l’expérience avec la bibliothèque numérique de Paris, et je n’ai jamais découvert autant d’auteurs, puisque je m’y promène à loisir.
    Je ne comprends pas qu’il n’existe pas une app qui permette de scanner le code-barre d’un livre papier chez un libraire, de l’acheter en numérique et, grâce au GPS, par exemple, d’attribuer cette vente à ce libraire.
    Seul regret, la disparition de la bibliothèque – je n’y ai plus que de vieilles lectures. J’aime contempler les tranches des livres que j’ai aimés.
    Une dernière chose : la réticence des éditeurs peut se comprendre, du fait que leur signature devient plus que secondaire. En librairie, on reconnaît l’éditeur de loin, en numérique, il faut aller le chercher. Plus que l’identification marketing, c’est l’amour-propre qui en prend un coup…

  2. Très bon billet. Même si le professionnel de la documentation et de la bibliothèque (juridiques) que je suis souscrit assez globalement à vos propos, puis-je, pour les relativiser quelque peu, rappeler certains de mes plus vieux billets sur le sujet — billets qui commencent à avoir du plomb dans l’aile, je le reconnais, mais restent largement fondés — :
    http://www.precisement.org/blog/Papier-contre-numerique-ou-papier-avec-numerique.html
    http://www.precisement.org/blog/Debat-papier-contre-numerique.html

    Pour résumer :
    - si l’ebook n’est pas un fichier de type PDF ou ePub, on ne possède que du vent
    - les professionnels de la lecture que sont les juristes préfèrent toujours, quand ils ont le choix, le papier
    - le papier permet bcp plus facilement que le numérique, de *parcourir* (en anglais browse) l’oeuvre et d’en avoir une vision globale, large et non étriquée, réduite au point/mot-clé qui nous y a amené.

  3. Autres réactions de ma part à votre billet, sous forme faute de temps de citation de billets :
    -* on peut facilement et rapidement cataloguer son fonds à l’aide des codes-barres : http://www.precisement.org/blog/Ma-Bibliotheque-cataloguez-vos-livres-a-toute-vitesse-Une-appli-sans-veritable.html
    - chez les professionnels, le développement de l’ebook suppose aussi de résoudre certains problèmes, notamment éviter les fichiers verrouillés, à durée de vie limitées, imprimables une seule fois et non-« prêtables » en interne et le problème du « pricing » : http://www.precisement.org/blog/Ebooks-juridiques-que-veut-on.html
    - le problème de la surveillance éventuelle des lectures http://www.precisement.org/blog/Un-e-book-vous-appartient-il-Pas.html

    Encore merci d’avoir partagé votre réflexion.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.