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L’extrait : l’arme secrète pour vendre un livre numérique (ou pas)

Quand vous entrez dans une librairie, deux options s’offrent à vous : soit vous savez ce que vous cherchez, soit vous flânez en quête de découvertes. Si la première option est simple, la seconde l’est beaucoup moins : comment un livre (le vôtre si possible) trouve-t-il son chemin jusqu’au lecteur ? En général, ce chemin s’effectue en trois étapes : remarquer la couverture, lire le quatrième, feuilleter un extrait. En numérique comme en physique, la couverture a toute son importance (elle fera d’ailleurs l’objet d’un prochain article) : elle est l’incitatrice, celle qui vous pousse à prendre le livre dans vos mains et à le retourner pour lire le quatrième. Et si le quatrième vous séduit, il y a de grandes chances pour que vous commenciez à feuilleter l’ouvrage. C’est là que se prendra votre décision finale : acheter ou pas, en sachant que le moindre échec lors de l’une des étapes sera probablement rédhibitoire.

En numérique, nous n’avons pas l’objet : exit le format, la matière, le toucher, l’épaisseur, nous ne pouvons nous focaliser que sur le contenu, sa mise en page et son interface d’utilisation. Mais nous avons la possibilité d’offrir un extrait à nos lecteurs. Cette fonctionnalité est prise en charge par la majorité des librairies en ligne : d’un simple clic, on télécharge gratuitement une portion de l’ouvrage afin de se faire une idée de son contenu. Il s’agit là d’une immense potentialité marketing.

Le bouton « lire un extrait » sur l’application Books d’Apple.

L’extrait possède plusieurs qualités. D’abord, il est une porte d’entrée vers le livre complet : en général à la fin du sample, un bouton d’achat s’affiche automatiquement. Ensuite, il est aussi un reminder, un pense-bête qui se substitue à la « liste de lectures potentielles » que nous tenions parfois dans un carnet : les extraits « habitent » l’application de lecture et demeurent sous nos yeux, parmi nos autres livres, jusqu’à ce que nous décidions de les supprimer ou de les acheter. Je connais des personnes qui « stockent » les extraits, jusqu’à finalement se décider pour l’un ou l’autre. Enfin, et c’est là sa principale qualité, l’extrait nous permet de découvrir l’ouvrage et de nous faire une idée significative de son contenu.

Enfin, ça, c’est pour la théorie.

Parce qu’en pratique, on est loin du sans faute – et l’extrait est souvent sous-évalué, voire oublié, par bon nombre d’éditeurs. Car il faut savoir que la plupart des librairies en ligne vous proposent deux options :

  • vous ne précisez rien, et le robot de la librairie se charge de déterminer lui-même en quoi consistera l’extrait : il tronçonnera donc l’ouvrage de façon arbitraire et n’en conservera que les premiers 6-8%.
  • vous fournissez vous-même un fichier .epub d’extrait : dans ce cas, c’est vous qui choisissez ce que vous y insérez.

Et voilà où le bât blesse : souvent, nous laissons la machine déterminer l’extrait pour nous. Et nous risquons dès lors nous heurter aux écueils suivants :

  • les premières pages sont truffées de mentions de crédits, copyrights, fausses pages blanches, pages de titre, sommaire à rallonge, remerciements, préface, etc… si bien que lorsque l’extrait touche à sa fin, on n’est même pas encore arrivé à ce qui constitue le corps de l’ouvrage ;
  • extrait arbitrairement tronçonné : l’extrait se termine en plein milieu d’une phrase, d’un paragraphe, coupe un raisonnement ou une action, et génère chez le lecteur hésitant une sensation de frustration (qui dans l’absolu pourrait être positive, si elle était mieux exploitée) ;
  • l’extrait est trop court : l’exemple est particulièrement criant sur les livres jeunesse, les albums notamment. Puisque l’extrait automatique se base sur un pourcentage, l’extrait d’un livre de 20-30 pages ne sera long que de deux ou trois pages, si bien que l’on se retrouve souvent uniquement avec la page de titre et la première page de l’album ;
  • l’extrait ne fonctionne pas : un cas de figure beaucoup plus ennuyeux, qui donne à notre lecteur potentiel un sentiment d’amateurisme, notamment quand des liens ne fonctionnent pas (car ils renvoient à des sections absentes du livre), quand des interactions ou des scripts plantent (pour les mêmes raisons), et tout simplement quand rien ne semble fonctionner comme il devrait le faire.
Ici l’extrait est truffé de liens, mais aucun ne fonctionne
Cet extrait ne comporte que deux pages : la couverture, et cette page de mode d’emploi (ce qui en soi est une bonne chose – je suis très favorable à la présence de mode d’emploi dans certains ouvrages numériques –, mais il n’y aucun moyen de tester soi-même l’interface ou de simplement lire le premier chapitre…
En haut à gauche, une image/icône manquante (non intégrée à l’extrait)
L’extrait n’est pas le bon (j’avais téléchargé un livre sur les dinosaures)
Un clic sur l’icône en forme de fleur-de-lys est censé modifier la langue du texte, mais le script ne fonctionne pas (ou n’a pas été intégré à l’extrait)…

Avouons que ça n’incite pas beaucoup à l’achat – c’est même se tirer une balle dans le pied.

Pour toutes ces raisons, il convient de s’intéresser de près à l’extrait et à son immense potentiel commercial. Et nous pouvons d’ores et déjà tirer de ce constat une liste de bonnes pratiques :

  • systématiquement, commander un extrait « sur-mesure » auprès du prestataire de fabrication ou du service fabrication ;
  • réfléchir cet extrait en termes éditoriaux et commerciaux : quelle portion de l’ouvrage y placer, dans quel ordre, avec quelles illustrations – ne pas générer de frustration inutile et offrir un extrait clos et satisfaisant, ouvrant sur la possibilité d’un achat ;
  • envisager l’extrait comme une communication directe de l’éditeur vers le lecteur, et réfléchir à ses possibles enrichissements : pourquoi ne pas y intégrer une interview de l’auteur, quelques mots de l’éditeur, une mise en contexte, et si le livre a déjà reçu des critiques positives, les y mettre en avant. L’extrait peut devenir un objet commercial à part entière (sans pour autant verser dans la publicité mensongère) ;
  • s’assurer que toutes les fonctionnalités y sont représentées (en cas de livre interactif par exemple), ou au moins suffisamment représentées pour donner une idée significative du contenu – il est important, notamment quand on destine un livre à un jeune public, de vérifier qu’il est adapté ;
  • pour les romans, le rappel de la quatrième de couverture : trop souvent, les livres numériques oublient d’embarquer leur quatrième de couverture – or il est parfois utile, notamment lorsqu’on reprend un extrait téléchargé il y a plusieurs semaines ou plusieurs mois, de se rafraîchir la mémoire. Eh oui, on peut avoir totalement oublié de quoi parle le livre ;
  • pour les essais et autres livres type « non-fiction », une table des matières de l’ensemble de l’ouvrage, qui éclairera l’architecture globale et donnera au lecteur un avant-goût du développement ;
  • et bien sûr (mais c’est le minimum syndical), de s’assurer que tout FONCTIONNE.

L’extrait est à l’heure actuelle complètement laissé de côté, alors qu’il représente une formidable opportunité commerciale pour les éditeurs et qu’il pourrait lui-même faire l’objet de tout un travail éditorial. En tant que porte d’entrée de notre livre, il doit être l’objet de toutes les attentions et bénéficier d’une réalisation soignée. À nous donc de nous en emparer, et de lui offrir ses premières lettres de noblesse.


Photo by Matt Artz on Unsplash

Julien Simon

En tant qu'éditeur, je me passionne pour les mutations du livre et de la fiction à l'heure d'internet et de l'intelligence artificielle. Conscient de l'impact des nouvelles technologies sur un objet qui n'avait pas connu d'évolution notable depuis Gutenberg, je travaille dans le domaine des publications numériques et du design éditorial depuis presque dix ans, avec des éditeurs mais aussi pour mes propres projets. EpubNerd est un espace de réflexion et de prospective.

2 commentaires

  1. Bien d’accord avec tout ce que vous écrivez ici. Mais je m’étonne de ne pas trouver dans vos recommandations, parmi les items à insérer dans l’extrait, la table des matières quand elle existe. C’est capital pour toute la non-fiction : personnellement, en librairie, c’est elle que je cherche, souvent même avant de regarder la 4 de couv.

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